18 – MORTE ? ? ?
Juve avait visiblement fait effort sur lui-même pour décider d’accorder sa protection à lady Beltham, et surtout, pour ne pas décider la malheureuse femme à lui faire quelques confidences relatives à Fantômas.
Juve, toutefois, lorsqu’il avait pris une décision, lorsqu’il avait résolu d’agir, se gardait de toute hésitation. Il avait été fortement tenté d’abandonner lady Beltham à son sort. Il avait pensé que la crainte où était la malheureuse était une expiation légitime de ses forfaits, mais il s’était rendu compte aussi que son devoir d’homme, plus même que de policier, ne lui permettait pas de laisser s’accomplir un assassinat, et dès lors que le devoir était en jeu, il n’était plus capable d’éviter l’impérieuse obligation où sa conscience le mettait d’agir, et d’agir sans tarder.
— Madame, répétait Juve, dès cette seconde, vous êtes sous ma protection. Je ferai tout au monde pour vous sauver.
Juve, en effet, se hâta de prendre des mesures qu’il jugeait indispensables à la sécurité de lady Beltham. Il n’y avait pas d’hésitation. Pour lui, d’ailleurs, c’était bien Fantômas, et Fantômas seul, qui pouvait menacer la malheureuse qui venait d’implorer sa pitié.
— Un homme de la trempe du tortionnaire, songeait Juve, ne recule devant rien. Lady Beltham, sans doute, le gêne pour une de ses entreprises. Cette femme l’embarrasse de remords perpétuels. Il aime ailleurs peut-être. C’est en tout cas un obstacle sur sa route. Il veut la tuer, c’est logique, c’est naturel de sa part.
Juve, cependant, s’il avait été sincère avec lui-même, serait convenu d’une autre pensée qui, sournoisement, le hantait.
— Fantômas a adoré lady Beltham, se disait Juve et lady Beltham s’est à ce point, dévouée à Fantômas, qu’il semble bien difficile d’admettre que le bandit ait pu décider de la tuer, et surtout qu’il ait poussé la cruauté jusqu’à l’en prévenir à l’avance par un raffinement dont l’horreur est centuplée.
Et Juve se prenait à espérer que, peut-être, Fantômas n’avait voulu qu’effrayer lady Beltham, la décider à s’enfuir, à disparaître, à s’écarter de sa route.
Fantômas, d’ailleurs, avait agi curieusement.
Plus Juve étudiait les détails étranges des aventures que lui soumettait lady Beltham, et moins il réussissait à les comprendre. Il y avait dans l’ensemble des faits : le vol de Rose Coutureau, l’annonce de la lettre par une vieille femme, la lettre elle-même, tant de mystères qu’il était imprudent de vouloir, en quelques instants, débrouiller l’intrigue emmêlée de ces ténébreuses affaires.
— Attendons, se disait Juve, et en tout cas, sauvegardons cette femme.
Un autre que le policier eût sans doute, à cet instant, songé qu’il était fort possible que toutes les paroles de lady Beltham fussent d’affreux mensonges. Un autre se serait demandé, sans aucun doute, si lady Beltham ne cherchait pas à attirer Juve dans un piège quelconque et cela sous l’inspiration de Fantômas.
Mais Juve n’avait pas cette crainte. Il n’avait même pas pensé à cette hypothèse.
Non, la douleur de lady Beltham, son effroi, sa peur, étaient sincères, réels, ce n’était pas une femme qui jouait la comédie qu’il avait devant lui.
Juve, posément, méthodiquement, logiquement, interrogeait lady Beltham. Il se faisait d’abord conter avec une minutie extrême tout ce que la grande dame pouvait savoir des dangers qu’elle courait. C’était si peu de chose que Juve n’en tirait aucun renseignement, et d’ailleurs, au fur et à mesure que la maîtresse de Fantômas lui répondait, Juve paraissait de plus en plus préoccupé :
— Madame, dit enfin le policier, interrompant lady Beltham, j’ai un aveu à vous faire.
— Lequel, Juve ?
— Celui-ci : je vous ai promis de vous protéger, je considère que c’est mon devoir et je n’y faillirai pas. D’autre part, vous m’avez dit vous-même, madame, que votre devoir vous empêchait de m’aider à arrêter Fantômas. Vous jugez qu’une trahison serait indigne de vous, ce sont bien là vos sentiments ?
— Oui, Juve.
— Je le comprends. Eh bien, madame, je dois vous avouer que si je veux réellement vous protéger, il faut aussi, et ce sera une autre partie de mon devoir, que je tâche encore et toujours d’appréhender votre sinistre amant. Il ne faut pas qu’il y ait d’équivoque honteuse entre nous, nous ne sommes pas amis, madame, nous pouvons être des ennemis sans haine. Vous comprenez dans quelle situation délicate je me trouve ? J’accepte de vous sauvegarder, mais je revendique le droit de continuer à poursuivre Fantômas, même et surtout en vous sauvegardant. Acceptez-vous ?
— Sauvez-moi ! répondit simplement lady Beltham.
C’était presque un abandon que consentait ainsi la maîtresse de Fantômas mais comment refuser à Juve ce qu’il demandait ? Comment le détourner de vouloir arrêter Fantômas ?
Et puis, lady Beltham, au fond de son cœur, n’avait-elle pas, par moments, un commencement de révolte à l’égard de celui qu’elle accusait de comploter sa mort ?
Juve, désormais, ayant mis en paix sa conscience par l’aveu qu’il venait de faire à lady Beltham, machinait en grande hâte une souricière qui devait, infailliblement, amener la capture du bandit.
Il obtint sans grand-peine de M. Havard que l’on mît quatre agents sous ses ordres :
— Donnez-moi Léon et Michel avec qui j’ai l’habitude de travailler, demandait Juve. Donnez-moi enfin Nalorgne et Pérouzin, dont l’automobile peut m’être précieuse.
M. Havard ayant laissé à Juve toute latitude pour organiser comme bon lui semblerait l’enquête qu’il s’apprêtait à mener, le policier se rendait chez lady Beltham, chez la comtesse de Blangy plutôt, avenue Niel.
— Vous allez commencer, ordonnait Juve, par renvoyer tout votre personnel. Il faut qu’il n’y ait personne ici qui puisse être accusé de complicité.
— Je ferai ce que vous voudrez, Juve.
Lady Beltham était si accablée qu’elle consentit à tout ce que voulait le policier, avec l’indifférence réelle de ceux qui vont mourir.
Les domestiques congédiés, Juve employait la nuit du cinq au six, puis encore la journée du six, à une étrange besogne. Aidé de Léon et Michel, il sondait minutieusement les murs, le sol de la chambre où couchait lady Beltham.
— Fantômas est capable de tout, murmurait de temps à autre, le policier, donc il faut se méfier de tout.
Et Juve ne laissa pas un pouce de muraille inexploré. Il s’assurait, avec son habileté coutumière, que l’appartement n’était pas, ne pouvait pas être truqué, même il poussait les précautions jusqu’à garnir de planches épaisses, de madriers de chêne, une des deux portes de la chambre à coucher de lady Beltham.
— Une porte à surveiller, disait Juve, c’est déjà beaucoup, c’est déjà bien assez.
La fenêtre, pareillement, fut enclouée.
— Madame, disait Juve, c’est un véritable siège qu’il faut vous attendre à soutenir, et par conséquent, il faut renforcer les barricades.
Juve, d’ailleurs, avait intimé à lady Beltham l’ordre exprès de ne point s’écarter de lui. Et lady Beltham, qui ne savait pas comment la police procédait, s’effarait de plus en plus en considérant le soin avec lequel Juve préparait les travaux de défense, pour ce qu’il appelait : un siège.
— Vous courrez le plus grand danger dans la nuit du six au sept, expliquait Juve. Lorsque Fantômas s’est permis d’annoncer à l’avance un assassinat – et cela hélas, lui est déjà arrivé, – il a toujours tenu parole à l’heure fixe, à la date choisie. J’ai donc tout lieu de croire que si réellement nous arrivons à éviter pour vous tout danger jusqu’au sept au soir, vous serez hors d’atteinte, et peut-être Fantômas sera dans nos mains. D’ici là, tout est danger, tout est péril.
Mais, en vérité, Juve multipliait à ce point les précautions, qu’il apparaissait bien que si Fantômas avait réellement l’intention de tuer lady Beltham, il devrait y renoncer.
Le policier, en effet, poussait le soin jusqu’à envoyer par Nalorgne et Pérouzin, accompagnés de Michel, tous les aliments de lady Beltham au Laboratoire municipal, où ils étaient scrupuleusement analysés. Lady Beltham, de la sorte, ne pouvait pas être empoisonnée.
Juve, de même, avait pris des précautions savantes pour éviter qu’une balle de revolver ou de fusil ne vînt brusquement déjouer ses ruses, comme cela était arrivé tout dernièrement pour le malheureux Timoléon Fargeaux [27].
Sur la fenêtre enclouée, Juve avait rabattu les volets de fer et, entre les carreaux et les persiennes, fait disposer une épaisse couche de coton. Juve, enfin, pensait n’avoir omis aucun détail, aucune idée susceptible d’augmenter la sécurité de lady Beltham.
L’appartement qu’occupait cette dernière, avenue Niel, étant situé au rez-de-chaussée, Juve, après avoir visité les lieux, avait d’urgence réclamé à la Préfecture six nouveaux agents de la Sûreté. Trois étaient postés par lui à quelque distance dans l’avenue Niel, où ils devaient seconder le zèle malheureux, et le plus souvent maladroit de Nalorgne et Pérouzin, un autre était posté sur le toit de l’immeuble, les deux derniers devaient s’enfermer dans l’appartement avec Juve.
Le six au soir arriva enfin. Juve mit la main aux derniers préparatifs. Le policier jeta un coup d’œil satisfait à la chambre de lady Beltham, transformée en véritable casemate blindée.
— Là, déclarait-il en se frottant les mains, entrez, madame, et préparez-vous à ne pas sortir avant deux jours au moins. Vous pouvez vérifier d’ailleurs, que vous ne courrez réellement aucun danger. La fenêtre est bouclée, une de vos portes est barricadée de façon inébranlable, enfin, cette nuit même, moi, Léon et Michel, nous veillerons à votre porte, immédiatement devant l’entrée de votre chambre. Vous savez où sont les autres agents, et j’imagine en conséquence que vous vous rendez bien compte qu’il serait absolument impossible à Fantômas de vous approcher sans se faire prendre à l’instant même.
Juve l’interrogea :
— Vous n’avez plus peur ?
— Je n’ai plus peur, répondit lady Beltham.
Mais, en entrant dans cette chambre, que la police venait de mettre à l’abri des tentatives criminelles de son amant, lady Beltham frissonnait.
Il était évidemment sot d’avoir peur, et pourtant, elle ne pouvait se sentir rassurée, elle qui savait que Fantômas était partout, quand bon lui semblait, comme bon lui semblait, et, en dépit de tout ce que l’on pouvait tenter pour l’empêcher de mettre à exécution ses décisions infernales.
— Juve, déclarait lady Beltham, comme le policier lui souhaitait bonne nuit, Juve, je vous remercie de ce que vous avez fait pour moi. Quoi qu’il arrive, souvenez-vous que du fond du cœur, je vous rends grâce.
— Quoi qu’il arrive ? demanda Juve.
Le policier avait tâché de plaisanter, encore qu’il en eût peu envie, lorsque lady Beltham, ne lui laissant pas le temps de répondre, ferma la porte de sa chambre, qu’elle verrouilla à l’intérieur.
Juve, à cet instant, faisait piètre figure, si piètre figure même que Michel, qui faisait les cents pas dans la galerie devant la porte de la chambre de lady Beltham, plaisanta un peu l’inspecteur de la Sûreté :
— Voyons, chef, disait-il, il me semble que nous pouvons dormir sur les deux oreilles, que diable ! Nous avons vérifié l’épaisseur des murailles, il n’y a qu’une porte et nous sommes devant. Nous avons des agents dans la rue et sur les toits, je ne vois pas…
— Michel, dit Juve, vous ne voyez pas ce que Fantômas pourrait faire ? Hélas, c’est précisément parce que nous ne voyons pas cela que cela est à redouter.
Et, en employant ce terme indéfini, ce terme qui ne voulait rien dire : « cela », cela, qui signifiait tout et rien, Juve évoquait tant d’horreurs, tant d’effroyables mystères, que Michel, ému à son tour, se taisait, se rendant compte subitement qu’il avait peut-être parlé vite, et parlé à la légère.
***
Ce même soir, à minuit, un homme se glissait à l’intérieur du cabaret du père Korn. Cet individu paraissait nerveux, et, tenant évidemment à ne pas être vu, portait le col de son veston relevé, enfonçait sur sa tête une casquette épaisse, et se coulait le long des banquettes vers le coin le plus sombre du bouge.
Cet homme était Fantômas.
L’extraordinaire bandit s’était, ce soir-là, si bien grimé, avait si bien changé sa mine, affectait une démarche si différente de sa démarche habituelle que personne ne le reconnaissait parmi les habitués du cabaret, personne ne prêtait même attention à lui.
Il y avait là pourtant nombreuse réunion, et réunion de gaillards réputés pour leurs crimes, célèbres aussi pour avoir appartenu plus ou moins à la bande de Fantômas.
Debout contre le comptoir, le Bedeau trinquait avec Mort-Subite. Tous deux faisaient grand tapage, jouant à tour de rôle des consommations qu’ils engloutissaient à la minute, à une sorte de zanzibar, en s’efforçant de tricher.
Plus loin, groupés autour d’une table, Tête-de-Lard, Beaumôme, la grande Berthe, remise en liberté, en raison du retrait de la plainte de la comtesse de Blangy, Œil-de-Bœuf et Bec-de-Gaz écoutaient l’inénarrable Bouzille qui faisait des projets d’entreprise :
— Moi, déclarait Bouzille, j’vas m’établir fromager. Vendre du fromage, ça doit être un bon truc. D’abord, on n’a pas besoin de faire de la publicité, la marchandise sent tellement fort qu’à dix kilomètres à la ronde le client est prévenu qu’il est dans les parages.
— Vrai Dieu ! s’écria Œil-de-Bœuf, qui paraissait entre deux vins et buvait avec conviction les plus forts mélanges du père Korn. Vrai Dieu, il exagère, le patron !
— Quel patron ? demandait Bec-de-Gaz.
— Fantômas.
Naturellement, au nom de sang, au nom du Tortionnaire, au nom du Glorieux – car pour tous les apaches, Fantômas passait pour une véritable Gloire –, l’intérêt se manifestait sur tous les visages :
— Fantômas, criait-on, t’en as des nouvelles, Œil-de-Bœuf ? Ouss’ce qu’il est ?
Et, de fait, tous les bougres réunis là pouvaient se demander ce qu’était devenu le bandit.
Depuis l’affaire de l’autobus, depuis l’affaire de la Banque, sauf aux Buttes-Chaumont, nul dans la pègre ne l’avait revu.
Tête-de-Lard était le dernier qui lui avait parlé, et naturellement, chacun songeait qu’un jour ou l’autre, Fantômas reviendrait se mettre à la tête de la bande.
— Ce qu’il médite, continuait pourtant Œil-de-Bœuf, vous ne le savez pas, les copains ?
— Non, quoi ?
— Paraît qu’il va zigouiller sa gonzesse !
Mais à ces mots, la stupéfaction se peignit sur tous les visages. Certes, personne, parmi tous ces apaches ne connaissait exactement la vie de Fantômas, ce qu’il voulait, ce qu’il faisait, ce qu’il était en réalité. Pourtant, les uns et les autres soupçonnaient à peu près, s’ils ne le savaient point véritablement, que Fantômas avait une maîtresse qui s’appelait lady Beltham, qui était une femme de la haute et qui l’aimait tendrement. Les journaux, à maintes reprises, avaient parlé de cette énigmatique personne. Interrogé sur ce point, Fantômas avait dédaigné de répondre, mais cependant avait laissé entendre qu’il était vrai qu’il avait une maîtresse et qu’il l’aimait. Et voilà que c’était cette femme, cette « gonzesse-là » qu’il se préparait à tuer. Ah ! Œil-de-Bœuf en avait de bonnes ! La société réunie dans le bouge s’étonnait.
À ne jamais connaître exactement la maîtresse de Fantômas, tous s’étaient habitués à la diviniser un peu, à la considérer comme une créature extraordinaire.
Et Fantômas voulait la tuer ?
Ah non, cela ne prenait pas.
— C’est rigolo tout de même, disait Bec-de-Gaz, ce qu’Œil-de-Bœuf a l’imagination puissante ! Voilà maintenant qu’il jaspine que Fantômas veut crever sa poule. Non mais des fois ! Ouss’qu’il a été pêcher ça ?
Et Mort-Subite ajouta :
— Parbleu, si on voulait être renseigné, faudrait voir à trouver Bébé. Lui la connaît, lady Beltham. Il pourrait bien nous dire si y sait qu’il y a eu du grabuge dans le ménage.
Bébé, jadis, en effet, avait rencontré lady Beltham lorsqu’il l’avait conduite, batelier improvisé, au Phare de l’Adour [28]. Bébé pour cela même, jouissait d’une certaine réputation auprès de ses compagnons. Mais Bébé n’était pas là.
Et puis, Œil-de-Bœuf insista :
— Eh bien les potes, déclarait l’apache, c’est pourtant tout juste exactement comme je vous le dis. C’est le bruit qui court partout. Cet après-midi, on me l’a dit aux Halles, et il paraît que ça se répétait aussi à Montrouge. Fantômas en a assez de la dame, et il lui a proprement écrit qu’il allait la zigouiller.
— Quand ? demanda Bec-de-Gaz.
— Cette nuit ! Même que Juve avec tous les flics de la Tour Pointue [29] sont autour de la gironde [30], histoire de lui faire un rempart. Tu parles que si Fantômas veut descendre sa gerce, ça va le gêner le moins du monde.
Et Œil-de-Bœuf qui était décidément lancé, tapait à tour de bras sur la table :
— Holà, père Korn, une tournée générale ! C’est moi qui raque, et v’là les sous. On boit à la santé de Fantômas qui redevient garçon. Paraît que c’est son goût, à c’t’homme, d’être un peu veuf.
Il y eut des grands rires. Puis quelqu’un sursauta :
— Tiens, qui c’est qui vient de refermer la porte ?
Du même geste, tous tournèrent la tête. Un homme inconnu, à figure de pauvre hère, qui paraissait sommeiller à l’entrée du mastroquet, était parti.
Les autres, un instant, demeuraient stupéfaits, inquiets de cette disparition furtive. Le père Korn, lui se précipitait.
— Ah nom de Dieu ! hurlait le cabaretier. Et il n’a pas raqué, ce salaud-là !
Mais, arrivé à la table où l’homme avait pris place, le père Korn s’immobilisa.
— Eh ben, mes cochons, radinez voir…
Les apaches se bousculèrent. Sur la table il y avait un louis de vingt francs. À côté, il y avait, gravé, à la pointe du canif sur le vernis du bois, une inscription :
« Fantômas vous prie tous de vous taire, il n’aime pas les bavards ».
La grande Berthe avait épelé cette phrase d’une voix tremblante.
— C’était lui, bon Dieu ! hurla-t-elle.
Et le Bedeau lui-même confirmait la supposition :
— Sûr que c’était lui !
Puis Œil-de-Bœuf avait un claquement de langue :
— M’est avis que si Fantômas est parti, s’il court les rues à c’t’heure-ci, cette nuit précisément, eh bien, la lady Beltham elle n’a qu’à se tenir sa peau à deux mains et à préparer du fil pour la recoudre au besoin. Le Fantômas pourrait bien s’être barré pour aller la crever…
***
Sorti du cabaret du père Korn, Fantômas avait suivi la rue de la Charbonnière et gagné les boulevards extérieurs en grande hâte.
Il n’avait pas perdu un mot de ce qu’avaient dit les apaches et, entré au cabaret tout souriant, ne paraissant nullement préoccupé, il en sortit le front soucieux, se mordant les lèvres, l’air hagard.
Fantômas était-il tout simplement furieux de voir que l’on savait dans la pègre la mystérieuse affaire de la menace de mort adressée à lady Beltham ?
Était-il, au contraire, bouleversé en apprenant que tout le monde croyait que c’était lui qui menaçait sa maîtresse ?
Fantômas, ayant marché jusqu’à la place Clichy, puis ayant baissé le col de son veston, arrangé savamment sa casquette pour se donner l’air plus présentable, il héla un taxi-auto.
L’infernal bandit possédait vraiment l’art subtil de se grimer en moins de rien. Il lui suffisait de changer quelques détails à son costume, d’affecter une nouvelle démarche, pour devenir méconnaissable. Dans le cabaret du père Korn, Fantômas avait eu l’air d’un pauvre bougre, d’un apache. Place Clichy, il apparaissait plutôt comme un honnête ouvrier attardé.
— Conduisez-moi à la gare de Courcelles ! ordonna-t-il au chauffeur.
Arrivé place Pereire, il paya le prix du voyage, et prit l’avenue de Niel.
Fantômas était de plus en plus soucieux. Il serrait les dents. Par moments, ses poings se crispaient. Une colère sourde évidemment l’envahissait petit à petit. Soudain, son front se rasséréna :
— Ah, fit-il, Juve n’est pas trop bête.
À quelque distance, Fantômas venait d’apercevoir une voiture automobile rangée le long du trottoir, autour de laquelle deux hommes s’affairaient, dans l’intention apparente de regonfler les pneumatiques. Fantômas avait immédiatement reconnu Nalorgne et Pérouzin.
— Évidemment, murmurait le bandit, si Juve a placé là ces deux fantoches, c’est dans l’intention de me faire comprendre que la place est surveillée. Ou je me trompe fort, ou lady Beltham doit être gardée, et strictement gardée par les plus fins limiers de la Préfecture. Je jurerais que son appartement est bondé d’inspecteurs. Juve est là je pense.
Le bandit avança encore de quelques mètres, insoucieux du danger qu’il courait à se montrer dans ces lieux :
— Très bien, murmura-t-il encore, il y a une étincelle sur le toit. Je dois en conclure qu’il y a là un inspecteur de la Sûreté, et que cet imbécile, en dépit des ordres formels qu’à dû lui donner Juve, se permet d’en griller une.
Fantômas avançait toujours. Il arrivait à la hauteur de la voiture automobile. Il appela, d’une voix tranquille :
— Nalorgne ! Pérouzin !
— Qui va là ? hurla Pérouzin.
— Pas un pas ou vous êtes mort ! cria Nalorgne.
Et Nalorgne brandissait, terrible, une pompe à pneumatiques.
Fantômas s’embarrassa peu de cette façon de le recevoir.
— C’est moi, déclara-t-il simplement, en considérant les deux policiers. J’imagine que vous êtes toujours mes amis ?
Fantômas ne menaçait pas Nalorgne et Pérouzin, mais il tenait son browning à la main, sans ostentation.
Et Nalorgne et Pérouzin, immédiatement, comprirent qu’il valait mieux ne pas tenter une arrestation qui pouvait être périlleuse.
— Évidemment, répondait Nalorgne, nous sommes toujours vos amis.
Et Pérouzin continuait :
— Et puis on ne s’occupe plus guère de police. Nous avons bien assez à faire avec notre voiture. C’est compliqué d’arrêter les gens, mais c’est encore plus compliqué de faire marcher cette bagnole-là.
Ce n’était pas le moment de plaisanter et Fantômas l’interrompit rudement :
— Taisez-vous ! ordonna-t-il. Vous n’avez qu’à répondre à mes questions et voilà tout. Que faites-vous ici ? Où est Juve ?
— Là-bas, répondait Pérouzin en clignant de l’œil, chez lady Beltham.
— Seul ?
— Non, avec Léon et Michel.
— Il y a d’autres agents ?
— Oui, on en a mis partout, affirma Nalorgne, d’un ton satisfait.
Et il interrogea :
— Avez-vous vraiment l’intention de tenter quelque chose cette nuit, Fantômas ?
Mais à ce moment, Fantômas paraissait de meilleure humeur que quelques instants avant. Il considérait à nouveau Nalorgne et Pérouzin campés devant lui :
— Vous êtes des imbéciles, déclara le Maître, mais vous n’êtes pas de méchantes gens, je m’en souviendrai.
Et, sur cette phrase énigmatique, il tourna les talons, il s’éloigna.
Or, à peine était-il parti, que Nalorgne et Pérouzin se regardèrent stupéfaits :
— Qu’est-ce que cela veut dire ? dit Nalorgne.
— Qu’est-ce que cela signifie ? demanda Pérouzin.
La silhouette de Fantômas, à ce moment, disparaissait dans le haut de l’avenue Niel.
— Il ne va rien se passer du tout, reprit Nalorgne.
— Ou s’il se passe quelque chose, ajouta Pérouzin, c’est que Fantômas se fera arrêter. Parbleu, nous sommes là.
— Oui, nous sommes là ! répéta son acolyte avec fierté. Quand Fantômas vient seulement se renseigner, on peut causer. Cela ne fait pas de mal, mais s’il tentait quelque chose…
Et le fantoche prit une pose farouche.
***
À six heures du matin, Juve seulement commençait à respirer. La nuit avait été très calme, aucun incident ne l’avait marquée, Fantômas n’était point venu. Rien ne s’était passé, lady Beltham était sauve, évidemment.
Juve qui, de la nuit, n’avait fermé l’œil et s’était continuellement promené en compagnie de Léon et Michel dans la galerie sur laquelle s’ouvrait la porte de la chambre de lady Beltham, se frotta les mains avec satisfaction.
— Léon, dit-il, mon vieux Léon, Fantômas, pour une fois, aura eu peur de nous, aussi parbleu, nos précautions étaient trop bien prises. Il ne pouvait rien contre lady Beltham. Il a eu l’intelligence de comprendre qu’il valait mieux s’abstenir que de s’exposer à un échec.
— Oui, dit Léon. Et vous croyez, patron, que maintenant lady Beltham est sauve ?
— Je suis tenté de le croire.
À ce moment, dans la chambre où reposait la maîtresse de Fantômas, un réveil sonna. Juve était convenu la veille avec lady Beltham que ce réveil sonnerait à six heures du matin. Lady Beltham devait alors immédiatement se lever et ouvrir la porte au policier.
— Attention, dit Juve joyeusement. Nous allons voir la rescapée et peut-être après les émotions de cette nuit, voudra-t-elle bien nous faire quelques confidences ?
Juve espérait, en effet, que, sauvée de Fantômas, lady Beltham se déciderait à parler. Il ajouta cependant :
— Mais soyons respectueux, laissons à lady Beltham le temps de se lever.
Juve et les deux agents causèrent encore quelques minutes, puis soudain Juve devint nerveux :
— Ah ça, déclara le roi des policiers, c’est extraordinaire. Est-ce que par hasard lady Beltham dormirait si bien que le réveil ne l’aurait point tirée de son somme ?
Juve s’approcha de la porte et frappa des coups d’abord timides, puis bientôt plus forts.
— Lady Beltham ! appela-t-il. Lady Beltham !
Aucune réponse.
Les trois hommes se reculèrent, et, sans même s’être concertés, à coups d’épaule, firent sauter la porte hors de ses gonds.
À peine, d’ailleurs, un battant était-il tombé que Juve bondissait dans la pièce.
Il s’élançait avec une impétuosité folle et, soudain, de stupeur, au milieu de la pièce, il s’immobilisa :
— Ah malédiction ! hurlait le policier.
Sur le lit de milieu, dans la chambre close, dans la chambre barricadée, dans la chambre où personne n’était entré, où personne, matériellement, n’avait pu entrer, lady Beltham était étendue immobile, glacée, morte.